Relais à Tibhirine

Auteur: 

Benedicte
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Relais à Tibhirine

Monastère de Tibhirine

RELAIS AU MONASTÈRE DE TIBHIRINE

C’est un grand honneur pour notre Communauté du Chemin Neuf d’être ainsi appelée par la Providence, par l’Eglise et par les moines cisterciens eux-mêmes, à devenir la gardienne de ce trésor spirituel du testament des sept martyrs de l’Atlas. Par crainte et aussi parce que nous étions préoccupés par d’autres fondations dans le monde (nous sommes actuellement fondés dans 32 pays), nous avons refusé par deux fois de venir prendre le relais des moines, mais aujourd’hui après plus de deux ans de vie communautaire dans ce Monastère de Tibhirine nous sommes confirmés dans cette vocation très particulière.

A la réflexion au moins trois raisons nous encouragent dans cet appel et semblent logiques avec l’histoire de notre communauté.

NON-VIOLENCE ET AMITIÉ AVEC LE PEUPLE ALGÉRIEN

Pendant la guerre d’Algérie, étant lycéen, j’ai participé à une manifestation « non-violente » devant la Préfecture de Marseille contre cette guerre ou plus exactement contre les « camps d’assignations à résidence surveillée » de certains algériens souvent torturés dans une prison. J’ai passé une nuit dans cette même prison et je me souviens très bien, après un court temps de silence et de prière, de l’étrange et très authentique échange entre un policier venu nous rejoindre dans notre cellule et nous, les manifestants. Pendant ce temps-là, belle coïncidence, de l’autre côté de la méditerranée, Christian de Chergé, Prieur du Monastère de Tibhirine priait avec son ami musulman Mohamed…

C’est très juste de la part de Jean-Marie Muller, philosophe chrétien, spécialiste de la Non-Violence, dans son beau livre « les Moines de Tibhirine, témoins de la Non-Violence » d’affirmer que l’histoire de l’humanité retiendra trois noms, dans la ligne du témoignage inégalable de Jésus lui-même : celui de Gandhi en Inde, de Martin Luther King en Amérique, et celui du témoignage des sept moines de Tibhirine en Afrique du Nord.

Plusieurs membres de notre Communauté du Chemin Neuf sont engagés depuis longtemps dans la non-violence et tous, d’une manière ou d’une autre, nous avons comme vocation de donner notre vie pour la réconciliation entre les hommes et tout spécialement pour l’unité des chrétiens. Avoir dit « oui » à cette fondation à Tibhirine correspond pour nous à une nouvelle étape de notre chemin.

UN LIEN PARTICULIER AVEC L’ORDRE CISTERCIEN

Une autre raison de notre venue à Tibhirine est l’admiration de notre jeune communauté pour l’Ordre cistercien. Bien avant le célèbre film « Des hommes et des dieux », notre communauté a réalisé en Algérie un beau documentaire sur le frère Luc, médecin à Tibhirine. Et ce n’est pas par hasard qu’actuellement nous sommes présents dans six Abbayes cisterciennes (Abbaye d’Hautecombe, Abbaye de Sablonceaux, Abbaye de Boquen, Abbaye de Notre Dame des Dombes, Abbaye de Melleray et maintenant Tibhirine). Notre spiritualité est ignacienne, notre vocation certes est apostolique, mais à force de vivre au quotidien dans ces abbayes, de cultiver la terre, de prendre soin d’un élevage de moutons ou de vaches, de célébrer trois offices par jour et de découvrir enfin avec joie la profondeur des écrits de Saint Bernard… nous nous recevons de plus en plus de la richesse de cette spiritualité. Derrière la beauté et la sobriété de l’Art Roman, il y a le commentaire de Saint Bernard sur le Cantique des Cantiques.

UNE CERTAINE VISION DE L’EGLISE DE DEMAIN

Notre communauté du Chemin Neuf comprend de mieux en mieux sa raison d’être dans la vision chrétienne de l’évolution de Pierre Teilhard de Chardin. Dans le Cosmos, la nature, l’évolution de l’humanité sont inscrits, comme le démontre fort bien Teilhard, un sens, une direction, de l’Alpha à l’Oméga…la Cosmogénèse est aussi en fin de compte une Christo-genèse. Pour dire les choses autrement, notre communauté depuis bientôt cinquante ans essaye de vivre ce que le Pape François nomme « la diversité réconciliée ». Non seulement sur le plan œcuménique mais aussi à d’autres niveaux, cette vision de l'Église actuelle et future suggère cet énorme travail de réconciliation et d’unification. Poussés par l’Esprit dans la direction de cette réconciliation, nous avons fait des choix inhabituels pour des communautés catholiques :

  • Nous avons accepté et voulu que les membres d’autres confessions chrétiennes soient membres à part entière, ayant les mêmes droits que les membres catholiques. Par exemple, ils peuvent voter au Chapitre, être responsables d’un pays et membres du Conseil de communauté. La seule exception pour eux, d’après nos Constitutions, est que le Responsable de la Communauté doit être catholique : nous sommes une communauté catholique à vocation œcuménique.
  • Nous avons accepté et voulu que ceux qui vivent en “fraternité de quartier” (qui versent la dîme à la Communauté et résident dans leur maison privée ou appartement) et ceux qui vivent en “fraternité de vie” (qui partagent entièrement leur salaire et résident dans une maison communautaire) soient à égalité de droits et de devoirs. Il n’y a pas dans notre communauté une sorte de Tiers-Ordre. On peut passer d’une “fraternité de quartier” à une “fraternité de vie” en restant membre à part entière de la Communauté. Nous n’avons qu’une seule caisse pour les 32 pays et nous essayons de vivre entre nous tous le partage des biens, comme au temps des premiers disciples.
  • Nous avons accepté et voulu que des couples et des familles puissent vivre dans la Communauté. Bien entendu les enfants ne sont pas engagés dans la Communauté mais leurs parents peuvent l’être. Certains canonistes de l’Eglise catholique trouvaient étrange et dangereux que des couples (et donc leurs enfants!) puissent vivre en communauté, mais heureusement nos Constitutions ont été approuvées par l’Eglise et aujourd’hui il y a quatre fois plus de personnes mariées dans la Communauté que de célibataires consacrés. Après tout, l’apôtre Pierre était marié puisque Jésus a guéri sa belle-mère (Mt 8, 14-15) et nous savons que cette toute première communauté chrétienne était une communauté itinérante qui vivait le partage des biens et la mission avec des membres de milieux et de passés très différents, mariés ou célibataires.
  • Nous avons accepté et voulu, y compris pour les célibataires consacrés, que vivent dans la même communauté, des hommes et des femmes. Nous sommes une communauté mixte. La mixité dans la vie religieuse, cette proximité, est une chose aussi nouvelle que rare.

Les moines cisterciens de Tibhirine eux-mêmes vivaient une certaine proximité avec les gens du village, c’est même cette proximité, cette amitié, qui fut la cause principale de leur décision communautaire de rester, au risque de donner leur vie, comme un pont entre français et algériens, entre chrétiens et musulmans.

Eux aussi, avant nous, étaient prophètes de cette vision de l’Eglise comme « Diversité Réconciliée ». Entre l’Islam et le Christianisme le chemin sera encore long à découvrir, semé d'embûches, pavé de pierres, taché de sang, mais aussi souvent solidifié par certaines joies fraternelles inattendues. Les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans, tous fils d’Abraham, ont encore besoin de se découvrir frères et sœurs… fils et filles d’un même Père.

Père Laurent Fabre, Fondateur de la Communauté du Chemin Neuf

Père Laurent Fabre

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